Lenaïk Gouedard, auteure d’Une fille en trop

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Une fille en trop, le tome 2 de la trilogie rennaise, vient de sortir en juin aux éditions Coop Breizh. S’agit-il d’une suite de La Traversée, votre premier roman ?

Les deux livres peuvent se lire indépendamment, les deux histoires sont distinctes même si on voit apparaître à la fin d’Une fille en trop Viviane qui est l’un des personnages principaux de La Traversée.

Pourquoi alors parler d’une trilogie rennaise ? Quel est le lien entre les trois livres qui constitueront celle-ci ?

Je crois qu’il y a plusieurs liens, une sorte de déclinaison qui épouse des formes différentes dans chacun des volumes et en fait un ensemble. Cependant, le lien le plus évident entre les trois parties de la trilogie est la ville de Rennes. Elle sert de décor dans les deux premiers livres et elle sera encore très présente dans le troisième, même si l’action se déplacera davantage vers le centre Bretagne.

Cela signifie-t-il que les personnages ne sont pas les mêmes d’un livre à l’autre ?

Comme dans la vraie vie, les personnages continuent leur existence romanesque dans la trilogie. Parfois, ils occupent le premier plan de l’intrigue, parfois ils passent au second plan, mais ils n’ont pas quitté la scène, ils sont toujours là, prêts à revenir.

Votre premier ouvrage, La Traversée, s’attachait à suivre les destins croisés de deux femmes, Wendy la jeune Américaine qui débarquait à Rennes, et son aïeule Catherine qui avait fait la traversée dans l’autre sens, de la Bretagne aux États-Unis. Une fille en trop suit une trame différente, il ne s’agit plus ici de remonter et d’explorer certaines pages du passé.

En effet, c’est pourquoi je parlais tout à l’heure d’une sorte de déclinaison dans la trilogie. La Traversée est bâtie autour de l’idée du départ. Qu’est-ce que cela signifie aujourd’hui de quitter son pays et d’aller passer un an à l’étranger ? Qu’est-ce que cela voulait dire autrefois de s’embarquer pour un pays inconnu en ne sachant pas ce qui vous attendait de l’autre côté de l’océan ni si vous reviendriez un jour ? Une fille en trop s’attache à l’étape suivante, la construction du couple et de la famille. Comment fait-on pour passer du tête-à-tête amoureux à d’autres liens qui exigent une certaine confiance en l’autre ?

Le ton de votre roman paraît plus sombre.

Je n’en suis pas sûre, car les situations auxquelles se trouve confrontée Élisabeth peuvent être cocasses et comme elle a beaucoup de tempérament et d’énergie, elle trouve toujours le moyen de les surmonter. Mais il est vrai que l’irruption de la violence, sous des formes parfois très différentes, imprègne l’intrigue du livre. Il peut s’agir de la violence faite à des personnes vulnérables, à des enfants par exemple, de la violence conjugale, ou économique voire politique, mais aussi de l’atteinte à la vie même. Il y a une petite corde de la souffrance qui vibre dans chacun de mes personnages et tend un peu la nôtre.

Cependant, l’optimisme semble toujours l’emporter chez eux.

Bien sûr, parce que toute cette violence est contrebalancée par l’amour, l’affection, la solidarité, ces sentiments que nous éprouvons chaque jour dans notre vie et que mes personnages aussi découvrent en eux-mêmes ou chez les autres. C’est ce qui les rend forts et leur permet d’avancer.

Quant au troisième tome de la trilogie ?

Il est à l’écriture. Je ne vous en dévoilerai rien sinon que quatre années ont passé et que Wendy est de retour en Bretagne.

 

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Entretien avec Bernard Rio à propos du Cul bénit

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– Après votre ouvrage sur Les Bretons et la Mort, Voyage dans l’au-delà publié en septembre aux éditions Ouest-France, voici que vient de paraître en  Le cul bénit, amour sacré et passions profanes aux éditions Coop Breizh. N’est-ce pas paradoxal d’écrire sur des thèmes aussi différents ?
J’ai écrit plus de 40 ouvrages qui traitent du patrimoine et de l’environnement avec toujours en filigrane la question de la nature humaine et des relations que l’homme entretient avec la nature. Ces deux derniers livres ponctuent de longues années de recherches et d’études. Ils s’inscrivent dans une même démarche intellectuelle que je pourrai résumer comme une double tentative de réconcilier d’une part les trois plans de l’homme : le corps, l’esprit et l’âme ; et d’autre part d’appréhender les rapports entre l’individu, le couple et la communauté. Dans cet ouvrage, j’analyse les diffférents thèmes érotiques représentés sur les monuments religieux, que ce soit les seins sculptés sur les allées couvertes du néolithique ou les phallus dans les chapelles en Bretagne.

– Ce livre représente combien d’années de travail ?
Autant que je me souvienne, j’ai dû photographier une première scène au milieu des années « quatre-vingt » dans une chapelle du Morbihan, mais c’est à partir de 2005 que je me suis vraiment interrogé sur le sens de ces motifs récurrents dans l’art sacré.
Dans un premier temps, je n’avais pas l’intention d’écrire un livre. Je n’en avais d’ailleurs pas la matière. Mon but était personnel, je cherchais simplement une ou des réponses aux questions que je me posais sur la présence de ces sculptures et fresques bien peu conformes à l’orthodoxie catholique.
L’accumulation des images dans les chapelles était telle que ce ne pouvait pas être un motif anecdotique. L’idée la plus communément énoncée pour expliquer ces scènes érotiques, à savoir la dénonciation de la luxure pour édifier les fidèles ne me convenait pas davantage qu’une hypothétique volonté licencieuse du sculpteur. Ainsi l’homme au phallus (page 131) est-il visible de tous dans l’église Saint-Jean de Le Croisty (56) tandis que ce n’est pas le cas de la femme qui dévoile son sexe dans l’église Saint-Gilles à Malestroit (56), laquelle est sculptée sur une sablière de la travée nord… Pour édifier, il faut montrer or certaines scènes sont cachées ou placées hors du regard du visiteur. A contrario, pour prendre le contrepied de la morale puritaine tout en évitant la censure, l’artiste doit dissimuler son oeuvre or certaines scènes érotiques sont visibles de tous !

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– Le cul bénit, le titre de votre livre résonne comme une provocation !
Je dirai que ce titre fonctionne d’abord comme une interrogation pour suggérer ensuite une réconciliation entre la chair et l’esprit. Beaucoup de personnes confondent la religion et l’église, la morale et le puritanisme. Or le sanctuaire a été conçu par les batisseurs comme un lieu de rencontre entre la terre et le ciel, un lieu d’harmonie pour que l’homme intègre un plan divin.
Il n’y a pas à mon avis à séparer le profane et le sacré. Il convient au contraire de requalifier le plaisir de la chair pour célébrer Dieu sur le modèle des temples hindous par exemple. L’amour charnel peut aussi s’avérer spirituel !

– Peut-on vraiment parler d’une continuité religieuse depuis le néolithique ?
L’originalité de la Bretagne est de posséder une amplitude historique et une multitude de sources depuis la préhistoire.
Sur une longue durée, il apparaît que l’homme cherche avec constance les moyens de s’unir à Dieu, que ce soit la Grande Déesse dont les attributs ornent les allées couvertes, les personnages de la sirène ou de la fée, ou encore la sainte Vierge, sainte Anne, sainte Brigitte ou les autres saintes dites à la quenouille. Ce principe féminin est corroboré par son pendant masculin et les représentations ithyphalliques visibles sur les mégalithes, les stèles de l’âge du fer, les chapiteaux romans ou les sabllières de la renaissance.

 

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– Le postulat de votre livre est que le sanctuaire chrétien aurait conservé les traces de cultes antiques ?
Oui, je l’explique dans cet ouvrage avec le décryptage de plusieurs sites par exemple à Gouézec (29) ou à Rimou (35). Les bâtisseurs du Moyen Âge et les sculpteurs de la Renaissance ont légué un puzzle de scènes dont on ne peut comprendre le sens si on ne cherche pas à interpréter l’ensemble du décor. Le langage des bâtisseurs n’est ni désinvolte ni inintelligible. Isoler une scène érotique d’un ensemble que ce soit par voyeurisme ou par puritanisme, tel l’homme en érection à la croisée du transept de l’église Saint-Jean de Le Croisty (56) où la femme qui dévoile son sexe dans le porche de la chapelle Notre-Dame du Tertre à Chatelaudren (22),c’est tronquer et trahir un schéma symbolique cohérent.

– Pouvez-vous développer un de ces exemples ?
Prenons le cas de la dame à la quenouille. C’est à la fois une allégorie de la fileuse du temps et une représentation de la féminité.
La dame s’arme littéralement de la quenouille, outil phallique, pour attraper la queue du renard lui ayant volé une saucisse sur une sablière de la chapelle de Krenenan à Ploërdut (56) et de la chapelle de La-Trinité à Cléguerec (56). Le renard ne représente pas seulement le voleur par excellence. Il est aussi celui qui aime les filles. Le renard à deux pattes, « louarn a daou droad » en breton est le coureur de jupons. La dame à la quenouille qui attrape la queue du renard dévorant une saucisse est donc un enchaînement symbolique à plusieurs sens ! C’est en effet lors de la fête des Fous et des carnavals que saucisses et boudins étaient distribués et engloutis par la foule qui entonnait des chants obscènes et mimaient des accouplements lors de danses effrénées.
Cette interprétation licencieuse de la femme à la quenouille tirant la queue du renard mangeant une saucisse vaudrait également pour une autre version de la dame qui attrape la queue du cochon qui tient entre ses dents la cheville d’un tonneau. Dans l’église Saint-Thomas à Landerneau (29), la dame assise par terre les jambes écartées tient sa quenouille de la main droite et la queue du cochon de la main gauche… tandis qu’un homme s’arc-boute derrière elle en lui tirant les tresses de sa chevelure. Les tresses étant une des marques de la prostituée, le commentaire est aisé. La scène est sans équivoque si on veut bien ouvrir les yeux. Car le tonneau en perce c’est évidemment la femme qui perd sa virginité. Le cochon a tiré la cheville de bois pour s’amuser…L’expression : « Fest an ibil sonn », « le festin de la cheville dressée » signifie une partie de jambes en l’air !

Le cul bénit, amour sacré et passions profanes, Bernard Rio, éditions Coop Breizh, 200 pages, 25 euros

Interview d’auteur : Stéphane Heurteau

Tout juste revenu de Saint-Malo, Stéphane Heurteau, auteur entre autres de Sant-Fieg et scénariste de Fanch Karadec, répond à nos questions.

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Bonjour Stéphane. Peux-tu te présenter brièvement ?

Je m’appelle Stéphane Heurteau, je suis né à Nantes en 1967. J’y suis resté pendant une trentaine d’années, avant de venir m’installer à Vannes, ou je réside désormais. J’ai commencé à dessiner très tôt, vers l’age de 6 ans, avec l’objectif de raconter des histoires. Du coup, la BD s’est imposée comme une évidence. C’est ce qui me paraissait le plus adapté à ce que je souhaitais réaliser. À 15 ans, je me suis retrouvé en studio graphique dans une imprimerie. J’y suis resté plus de cinq ans, avant de faire douze ans en agence de pub. En parallèle, je commençais à publier dans des magazines et je démarchais les éditeurs. En 2000, je me suis fait licencier de la pub, du coup, je n’ai pas repris d’activités graphistes en entreprise, mais me suis lancé free-lance dans l’illustration. Les premiers ouvrages (illustrations ou BD) sont arrivés rapidement, dans l’année. Depuis, je n’ai plus jamais travaillé en entreprise.stephane-heurteau-couv-sant-fieg-2

Quelle est la première BD que tu as lue ?

Le journal de Mickey.

Quelle est la première BD ou illustration à laquelle tu as participé ?

Une BD dans un fanzine au collège. Un truc sur le FC Nantes, à l’époque où ils savaient taper dans un ballon !

As-tu un mentor, un auteur/illustrateur qui t’inspire particulièrement ?

Loisel, Pratt, Tardi, Chabouté, Lauffray, Hergé, Monge, Bernie Wrhigtson, Greg Capullo, Angel Medina, Yslaire, Léone, Eastwood, Tim Burton, les frères Coen, Terry Gilliam, François Roca, Rebecca Dautremer, Wendling, Dead Can Dance, Manset, Bashung, Massive Attack, Metallica, Led Zep, Miles Davis, Piaf … etc etc

Quel est ton héros/héroïne de BD ou d’illustration préféré ?

Corto Maltese, Tintin…

A quel moment de la journée travailles-tu le mieux ?stephane-heurteau-couv-sant-fieg-1

Le matin, et à partir de 16h00… ce sont les moments ou je me sens le mieux, les moments ou mon cerveau décroche et que je pars dans les lieux dont je parle (du moins, je pars mentalement et spirituellement, car, physiquement, je ne bouge pas de mon atelier).

Ecoutes-tu de la musique lorsque tu travailles ?

Là, au moment où j’écris, je rentre de Quai des bulles, Lou Reed vient de mourir et j’écoute l’album Berlin. A l’instant passe Sad Song… Putain, à 17 ans lorsque j’ai découvert cet album, ça a été un méga choc, un truc que jusqu’alors, je ne connaissais pas ! Sinon, j’écoute énormément de rock, un peu de métal, du hard, un peu de jazz, de l’électro, du trip hop, du classique et globalement, de Nougaro à Metallica… ce qui laisse de la marge.

Que détestes-tu dessiner par-dessus tout ?

Rien… ce serait plutôt un genre que je n’aimerais éventuellement pas… comme par exemple le dessin réaliste mal fait ! Ça me colle des boutons ! Tout le monde n’est pas capable de dessiner comme Delaby ! Mais pour être plus précis, comme beaucoup de dessineux, j’ai du mal avec les femmes. Même une femme laide, ça doit être séduisant ! Et ça, ce n’est pas facile. Un mec, tu lui ajoutes 2 ou 3 rides, et il a une gueule, il devient buriné. Pour une femme, ça ne marche pas. Tu ne peux pas tricher ! J’ai aussi du mal avec les chevaux et les enfants, un peu pour les mêmes raisons.

Qu’est-ce que tu apprécies dans les festivals auxquels tu es invité ?

Les rencontres… et les soirées ! En fait, surtout les soirées !

Ton actualité ?

stephane-heurteau-couv-polartAlors, pour être précis, l’actualité est assez chargée, dans l’ordre, vient de sortir le dyptique Sant-Fieg, paru aux éditions Coop-Breizh. L’album vient de recevoir le prix polar à Cognac et sera bientôt accompagné d’un coffret. Pour le salon du polar de Cognac, je viens de réaliser un album intitulé Polart. Et le tome 3 de Fanch Karadec : La disparue de Kerlouan vient de sortir. À cela, il convient d’ajouter quelques illustrations, pour des affiches ou des couvertures d’ouvrages, ainsi qu’un carnet de rando, avec la mairie de Theix. Concernant les projets, je viens de faire un essai chez Coop Breizh, pour un ouvrage d’illustrations sur le monde des lutins et je travaille actuellement sur un projet de polar en bandes dessinées… un truc très violent, un peu dans l’esprit de Fanch Karadec, mais en nettement moins léger.

Si tu étais un sport ?

La marche à pied !

Si tu étais un aliment, un plat ?

Les crêpes ! http://nantesbd.com/2013/10/30/interview-dauteur-stephane-heurteau

Quelques questions … à Sharif Gémie

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L’auteur de Bretagne (1750-1950), la Nation invisible sera présent au salon du livre de Carhaix, les 26 et 27 octobre. Il répond ici à quelques unes de nos questions.

1- Pouvez-vous vous présenter ?

Je suis enseignant à l’université de Galles du Sud (South Wales, auparavant université de Glamorgan) depuis 1993 : maître de conférences en 2001, et professeur (dans le sens britannique du terme) en 2010. J’ai étudié surtout les peuples marginalisés. Mon premier livre concerne les institutrices françaises pendant le XIXe siècle, mon deuxième livre est un manuel d’introduction à l’histoire des révolutions françaises de 1815 à 1914, qui inclut un chapitre sur la révolution de la Vendée de 1832. Pour faire ces recherches, je suis passé par Nantes. J’ai aussi étudié des réfugiés, des anarchistes, la région de Galice, et les musulmans en Europe : je cherche toujours à comprendre comment les minorités réagissent dans une situation de subordination.

2. Comment en êtes-vous venu à étudier la Bretagne ?

Après ces deux premiers livres, j’étais assez mécontent avec le concept d’histoire française, qui implique un niveau de généralisation trop grand. En plus, je venais de déménager de Londres au Pays de Galles, et je me suis retrouvé confronté à une gamme de questions et thèmes concernant les identités. Des questions nouvelles pour moi, un Londonien. Finalement, je voulais appliquer les leçons d’histoire au présent que je vivais et j’ai cherché un thème où l’histoire est vivement ressentie dans la vie quotidienne. J’ai visité Nantes en 1995 pour mon livre sur les révolutions, et il y avait quelque chose là-bas qui m’a intrigué. Donc je me suis décidé à y revenir.

La Bretagne m’avait fasciné. Toutes les leçons de l’histoire du XIXe siècle sont là : les hussards noirs de Ferry, les conflits entre l’Église et l’État, et cette lente entrée dans la modernité. En plus, la présence d’un débat sur l’identité qui n’est pas organisé par un mouvement nationaliste m’intriguait. J’ai noté comment ce mythe de « nos ancêtres les gaulois » créait une tension remarquable entre les cultures de Paris et de Bretagne.

3. Pourquoi ce titre, la nation invisible ?

La nation invisible est un terme-compromis : une façon de dire qu’il y avait des collectivités sociales, des expériences historiques et un réseau de cultures qu’on pourrait identifier comme ‘breton’, mais sans les structures administratifs et politique d’une État-nation, ni un mouvement nationaliste de masse.

4. Avez-vous rencontré des difficultés particulières dans votre étude ?

Des difficultés ? Juste les défis normaux, comme souvent trop de renseignements. Le problème-clé est de savoir comment entendre les voix des personnes subordonnés ; comment organiser cette vaste champ d’histoire dans une manière cohérente…

Évidemment être étranger implique une distance à la fois géographique et culturelle. Mais souvent les historiens sont les étrangers DE leurs sujets : on peut écrire l’histoire du Rome antique sans être un Romain de l’antiquité. Bien sûr, les chercheurs locaux sont plus proches des sujets et des renseignements : c’est leur avantage. Mais les chercheurs étrangers ont leur propre atout : celui d’un regard nouveau. On peut noter combien la normalité d’une situation est étrange.

5.Pourquoi avoir choisi ces dates : 1750 et 1950 pour borner votre étude ?

Les dates 1750 à 1950 sont encore une fois des compromis. Dans un sens technique, 1750, c’est la date des premiers considérations sur les implications politiques de la redécouverte des cultures celtiques, et 1950 c’est le fin d’une interprétation du celtisme, après le effondrement d’une forme de nationalisme breton après la Seconde Guerre mondiale et la création du CELIB en 1951. Dans un sens plus large, ces deux cent années marquent la transition de l’ancien régime à la modernité. Et, enfin, dans un sens pragmatique, l’espace de deux siècles permet la construction et le développement d’idées assez larges.

Sharif Gemie, 18 oct. 13

Michel Mohrt : entretien avec Yves Loisel

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1-    Comment vous est venue l’idée d’écrire sur Michel Mohrt ?
Quand il est mort au mois d’août 2011, j’ai tout de suite pensé qu’il y avait un livre à écrire sur sa vie et son œuvre, tant l’une et l’autre avaient été riches et, par certains côtés, très originales. J’ajouterai que l’homme lui-même était passionnant. Il y avait chez lui des convictions fortement ancrées et, dans le même temps, on le sentait traversé par de nombreux doutes et interrogations.
Tout en relisant ses romans et ses essais – une trentaine d’ouvrages au total -, je me suis donc replongé dans mes dossiers et me suis aperçu que je disposais d’une abondante documentation. J’avais notamment de nombreux articles de presse le concernant : les premiers remontent à 1989. Pourquoi les avais-je conservés dès cette époque-là, alors que je ne connaissais pas encore Michel Mohrt et que j’ignorais, bien entendu, que j’écrirai un jour un livre sur lui ? Mystère… J’avais aussi de très nombreuses notes personnelles : au total, en effet, je l’ai rencontré – et longuement – à dix reprises, en Bretagne et à Paris. J’avais donc là une mine d’informations, souvent inédites, qu’il me paraissait intéressant de faire connaître au public.

2-    N’est-il pas un peu oublié aujourd’hui ?
Michel Mohrt était assurément un homme discret, réservé, qui ne recherchait pas les micros et les caméras ! Il avait été très marqué par la Seconde Guerre mondiale, en particulier par la défaite de 1940 quand l’armée allemande a enfoncé, en quelques semaines, les lignes françaises avant d’occuper le pays. Je crois qu’à ce moment-là, quelque chose s’est brisé en lui. Il n’avait pourtant que vingt-six ans à cette époque mais cette défaite a été le drame de sa vie : il  ne s’en est jamais remis. En outre, elle a influé de façon radicale non seulement sur ses idées mais aussi sur sa personnalité, sa façon de regarder son pays, et même d’envisager la vie. D’où, sans doute, un certain repli sur lui-même et sur des valeurs appartenant à la France d’avant-guerre, ce qui explique sa discrétion et son absence sur le devant de la scène littéraire.

3- Comment définir son œuvre ?
C’est un écrivain talentueux, un excellent romancier. Lui-même se définissait comme « un raconteur d’histoires », et il est vrai que lire Michel Mohrt est un régal ! Son style est léger – dans le bon sens du terme -, ses romans sont vifs, enlevés, bien menés. Ils contiennent beaucoup de dialogues, se lisent très facilement et ses personnages sont finement dessinés. Il n’y pas de longueurs : on y trouve peu de descriptions et encore moins d’analyses psychologiques. Il a cherché à placer ses personnages dans certaines situations et à les faire vivre, évoluer, en fonction des événements, sans jamais les juger ni commenter leur attitude. Mais c’est là une simplicité apparente : d’un roman à l’autre, apparaissent en filigrane des questions récurrentes qui sont autant d’allusions autobiographiques : comment se comporter face aux événements de son temps ? Faut-il s’engager ? Bref, comment vivre ? Surtout, comment être heureux ? A cet égard, les femmes occupent une grande place dans son œuvre car ses héros vivent des amours souvent compliquées !

4-    Michel Mohrt était un grand connaisseur de la littérature américaine contemporaine. Pourquoi ?
Aussitôt après la fin de la Seconde Guerre mondiale, il s’est volontairement exilé aux Etats-Unis. Il était écœuré par les événements auxquels il assistait à Paris à cette époque : l’épuration, les règlements de comptes personnels, les retournements de vestes… Michel Mohrt  se rendait compte aussi que se mettait en place ce qu’il a appelé « une vérité officielle » à laquelle il ne pouvait adhérer : le mythe d’une France qui aurait été résistante dès le début du conflit, unie contre l’occupant, une France qui se serait libérée seule… Tout cela était contraire à ce qu’il avait vu et vécu, et il a donc préféré partir aux Etats-Unis, où il a enseigné et donné des conférences dans plusieurs universités. D’où le thème de l’émigration et du départ, que l’on trouve partout dans ses livres. C’est au cours de ce séjour de sept ans outre-Atlantique qu’il s’est familiarisé avec la littérature américaine, un domaine qu’il a considérablement développé aux éditions Gallimard pour qui il a travaillé pendant près de cinquante ans après son retour en France en 1952. Il a d’ailleurs écrit deux essais, remarquables de finesse, sur les écrivains américains.

5-    Pouvez-vous nous donner quelques éléments sur son rapport à la Bretagne.
« La Bretagne ne m’a jamais quitté » : je crois que c’est une des premières phrases qu’il a prononcées devant moi quand je l’ai rencontré pour la première fois à Paris en 1997. Michel Mohrt éprouvait un attachement très fort et sincère pour la Bretagne. Chez lui, ce n’était pas une pose. Du reste, quand on lit ses œuvres, qu’il s’agisse de ses romans ou de ses essais, on s’aperçoit qu’elle est partout présente – par ses paysages, à commencer par la mer, les ports, la navigation à la voile, etc. ; et aussi bien sûr par ses célébrités littéraires, en premier lieu Chateaubriand.
Dans le même temps, Michel Mohrt était gêné par rapport à la Bretagne : académicien français, lecteur chez Gallimard, il habitait à Paris depuis de longues années, et cette situation ne lui laissait pas la conscience tranquille. Bien sûr, il revenait chaque été dans la maison de famille qu’il possédait à Locquirec, non loin de Morlaix, la ville où il était né. Mais malgré cela, il avait le sentiment d’avoir trahi sa région d’origine en la quittant à l’âge de vingt ans pour aller faire son service militaire dans le Midi. Il était jeune alors et il avait envie de voir du pays…

6-    Après vos deux ouvrages sur Xavier Grall et Louis Guilloux, c’est votre troisième biographie d’écrivain. Qu’est-ce qui vous pousse à écrire ce genre d’ouvrages ?
Les écrivains sont des êtres complexes, fragiles, d’une sensibilité à fleur de peau. Leur personnalité est souvent une mosaïque composée de tours et de détours, de contradictions. De vrais labyrinthes, souvent ! Ce qui m’intéresse, c’est de retracer leur parcours, de suivre le cheminement de leurs pensées, d’observer l’enchaînement des événements dans leur vie, de cerner au plus près leur caractère et leur façon d’être, sans porter de jugement sur tel ou tel aspect de leur existence ou de leur caractère.
S’agissant de mon livre sur Michel Mohrt, on ne peut pas à proprement parler dire qu’il s’agit d’une « biographie ». C’est un portrait – mot qui est du reste le sous-titre qu’on trouve sur la couverture. Rédiger une biographie de Michel Mohrt aurait demandé à rencontrer des témoins (famille, amis, confrères écrivains, collègues de l’Académie française, critiques littéraires, etc.). Ce n’est pas le projet que j’avais en tête. Je pensais plutôt à un livre assez bref où apparaitraient certaines lignes de force, un ouvrage  mettant en lumière les principaux événements de la vie de Michel Mohrt, ses idées sur la société ainsi que les traits marquants de sa personnalité.

Juifs en Finistère, entretien avec Marie-Noëlle Postic

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1)    Pouvez-vous évoquer votre parcours et nous expliquer comment vous est venue l’idée de ce livre ?

 

J’ai été prof de français quelques années avant d’entrer au CNRS, au département de sociologie, comme ingénieur d’étude.

C’est certainement la réception de mon livre : Sur les traces perdues d’une famille juive en Bretagne  qui m’a poussée à en écrire un second consacré à l’histoire de Juifs dans le Finistère sous l’Occupation. Alors que plus personne ne parlait de la famille Perper, la parution du livre a libéré la parole ; nombreux ont soudain été les témoignages la concernant. J’ai ressenti comme une injustice le silence et l’ignorance qui demeuraient à l’égard des autres déportés du département. D’où l’idée – presque le besoin – de les sortir, eux aussi, de l’anonymat que constituait le collectif : « les Juifs ». J’ai voulu rétablir chaque individu dans sa propre histoire et dans sa singularité. Lors de ma première rencontre avec Serge Klarsfeld, en me montrant les murs de son bureau couverts de milliers de dossiers, il m’avait dit qu’il faudrait consacrer un livre à chacune de ces personnes déportées. Dans Des Juifs du Finistère sous l’Occupation (deux ou trois choses que l’on sait d’eux), j’ai voulu trouver quelque chose à écrire à propos de chaque personne recensée comme juif, en octobre 1940, dans le département.

 

2)- Qu’est-ce qu’a représenté la déportation des Juifs dans le Finistère ?

Sur les 141 personnes recensées à l’automne 1940 dans le Finistère, 48 sont déportées, ce qui représente sensiblement la proportion nationale. Ce sont 13 hommes et 2 jeunes gens, 19 femmes et 14 enfants, dont le plus jeune est à peine âgé de 9 mois, qui ont été exterminés aux camps d’Auschwitz et de Sobibor. Plusieurs de ces hommes, femmes et enfants ont été arrêtés dans le département, d’autres – 27 – l’avaient quitté, notamment à la suite des bombardements de Brest, pour Paris, pour Angers,  ou pour tenter de passer en zone libre.

En ce qui concerne les personnes non déportées, aucune n’est sortie indemne de ce temps de stigmatisation, de traque et de peur ; il leur a fallu se cacher et fuir sans cesse.

Ces familles venaient de Pologne, de Turquie, de Salonique, de Grèce, de Hongrie ou d’Allemagne. Il y avait aussi, bien sûr, des Français de longue date, comme la famille de Max Jacob. Je tenais à ce que ces gens ne soient pas uniquement vus comme des victimes. Ils avaient une vie « avant », une vie avant les persécutions. Ils étaient commerçants, médecins, enseignants, artistes, bref c’était des gens appartenant à toutes les strates de la société, et qui étaient bien intégrés dans la vie sociale de Brest, Quimper, ou Morlaix.

 

3)- Le déportation dans le Finistère présente-t-elle des particularités ?

Contrairement à ce que l’on imagine souvent, du fait de la présence et du positionnement des mouvements extrémistes séparatistes bretons, la situation du Finistère –  et plus généralement de la Bretagne –  n’a rien de spécifique. En effet dans ce département, comme dans les autres, le statut des Juifs est scrupuleusement appliqué, et l’enchaînement des étapes de l’exclusion, de la ségrégation, des spoliations, des arrestations et de la déportation exécuté avec le même zèle que partout ailleurs. Les préfets, les fonctionnaires se comportent majoritairement comme dans les autres régions. Les dénonciations existent et elles sont, comme partout, le fait de Français de tout bord et de tout statut. Comme ailleurs aussi, on trouve des gens « bien » qui aident et cachent les personnes traquées. Certes les ultras nationalistes bretons usent d’un vocabulaire violemment antisémite dans leurs publications et partagent les idées xénophobes de l’extrême droite, mais ils n’ont pas d’influence sur la façon dont le statut des Juifs est appliqué ici, traitement identique à celui en vigueur dans toute la France occupée.

 

4)- Avez-vous rencontré des difficultés dans vos recherches ?

Bien que les archives du Finistère soient moins complètes que celles d’autres départements en grande partie du fait des bombardements brestois, elles recèlent de nombreux documents concernant les recensements, les spoliations et les arrestations. Il me faut aussi souligner l’aide et le soutien remarquables que les archivistes apportent aux chercheurs.

Dans ce second texte, j’ai souhaité trouver et interroger des témoins. C’est une démarche passionnante car c’est le moyen de compléter l’archive « froide » par une rencontre humaine, avec tout ce que cela peut avoir de précieux mais aussi de fragile. Le témoin apporte de la « chair » aux événements tout autant qu’il interprète et revisite des temps lointains. Dans de nombreuses familles, l’Occupation terminée, le silence a été la règle. Si aujourd’hui la parole est possible, l’émotion est toujours vive, tout comme la crainte de l’antisémitisme reste présente, d’où chez certains témoins le refus de dire. Je ne peux pas parler de difficulté dans ces cas de refus, car ils sont aussi, à leur manière, une expression du vécu de ces personnes, et donc une forme de transmission.

 

5)- Pouvez-vous nous dire deux mots sur la construction littéraire, notamment cette correspondance fictive ?

 

La seconde partie du titre – qui n’est pas un sous-titre – annonce que souvent il ne reste que de minces traces de ces histoires de vie. Je n’imaginais donc pas écrire d’une manière linéaire ces vies fracassées par la Shoah, d’où la nécessité de trouver une construction adaptée. D’une part je devais suivre une stricte chronologie, car le processus de mise en application du statut des Juifs est effroyablement « logique ». D’autre part le cours de ces vies étant totalement bouleversé, il me fallait rendre ces cassures. D’où les séquences mises les unes à la suite des autres, sans lien autre qu’une numérotation en forme d’inventaire. Il ne fallait pas non plus suggérer une idée de « communauté ». Les personnes recensées dans le Finistère étaient des individus qui n’avaient rien de commun entre eux et étaient, pour la majorité, étrangers les uns aux autres avant d’être dépersonnalisés et dissous sous la désignation collective de  « juif ».

D’où un parti pris d’écriture alliant enchaînements et ruptures. C’est donc à la fois pour des raisons techniques et pour traduire le bouleversement de ces existences que j’ai décidé de fragmenter les récits. Je me suis ainsi trouvée avec des parcelles d’histoire, des pièces un peu dépareillées, comme des morceaux de mosaïque, qu’il fallait bien faire tenir ensemble. D’où la nécessité de trouver un « liant », un ciment. La correspondance fictive joue ce rôle ; elle permet les transitions, elle explicite mes options, traduit mes doutes, constitue une respiration pour le lecteur ; c’est en tous cas ce que j’ai voulu.

Le texte se présente comme un projet en train de se construire où les fragments d’histoires individuelles seraient les éléments constitutifs d’un édifice, et la correspondance, l’échafaudage.

 

 

 

 

La Traversée de Lenaïk Gouédard

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Pourriez-vous nous parler de votre parcours et de ce qui vous a amené au roman ? Avez-vous vécu aux USA pour en parler aussi bien ?

        Je crois que je suis venue au roman par la lecture. J’ai toujours beaucoup lu et ce depuis l’enfance. J’ai été nourrie par mes lectures, toutes sortes de lectures, des romans bien sûr, mais aussi de la poésie, des biographies, des ouvrages d’histoire, d’art… J’ai suivi un parcours de littéraire en faisant des études classiques au lycée, de la philosophie, du latin, du grec. Mais, en même temps, j’éprouvais une grande curiosité pour l’environnement qui nous entoure, l’envie de connaître les rouages des institutions, d’où le choix de mener des études juridiques et de m’engager dans une carrière administrative territoriale. Mon lien au livre ne s’est jamais relâché pendant cette période, cependant j’avais plus ou moins arrêté mes « griffonnages ». J’ai renoué avec l’écriture quand j’ai basculé vers l’enseignement, même s’il n’y a pas forcément de connections évidentes entre l’enseignement des sciences humaines et sociales dans le secondaire et l’écriture de romans. Ma connaissance des Etats-Unis a été tout d’abord livresque. J’étais et je suis toujours une grande admiratrice des romanciers américains, Louis Bromfield, Carson McCullers, Henry James, Edith Wharton, Henry Miller, mais aussi Philip Roth, Alison Lurie, John Irving ou Jim Harrison. Ce sont de fameux raconteurs d’histoires et, chez beaucoup d’entre eux, le rapport à la nature fait partie intégrante de leur sensibilité d’écrivain. J’ai passé un été dans l’Ouest américain, il y a quelques années maintenant, et j’ai eu un véritable coup de foudre pour l’Idaho et le Wyoming. Je me suis promis de leur donner un jour une petite place dans l’un de mes romans.

Comment vous est venu l’intrigue de ce roman ?

Quand on est né comme moi en Centre Bretagne, le thème de l’émigration a quelque chose de familier. Dans presque toutes les familles, il y a eu des départs pour les Etats-Unis ou le Canada. Cela fait presque partie de l’histoire familiale, d’une tradition. Les gens de Gourin avaient une place à part dans ce domaine, ils étaient les champions toutes catégories de l’émigration nord-américaine, avec une fierté et une fidélité à leurs racines que je trouve admirable. J’ai moi aussi vécu à l’étranger, les Bretons ont toujours été des voyageurs, capables de s’adapter à presque n’importe quel milieu, mais il leur reste toujours un lien très fort avec leurs origines. J’avais envie de parler de l’identité, non pas comme d’une différence, mais comme d’une chose qui peut unir des personnes par-delà le temps qui passe et la distance qui sépare.

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur les personnages ?

Oh ! j’aime tous mes personnages, mais j’adore le grand-père de Wendy. C’est un coriace, un homme courageux, mais qui a pas mal de tours dans son sac et qui n’hésite pas à en user pour arriver à ses fins. Cependant, il y a chez lui une autre personnalité qui affleure, plus sensible, plus blessée et qui en fait un homme assez complexe finalement. Wendy est une fille épatante. Son année au pair est l’occasion pour elle de faire le point, de quitter le cocon familial, de s’affranchir de son univers un peu routinier. Elle sait ce qu’elle veut mais, en même temps, elle est un peu naïve, un peu perdue dans un environnement soudain très différent du sien. Comme elle est pragmatique, elle s’adapte, elle avance, même si elle commet parfois des gaffes. Tout serait beaucoup plus difficile sans Viviane. J’ai une tendresse particulière pour ce personnage qui est toujours sur le fil, presque en équilibre instable. Viviane, c’est l’impétuosité, l’originalité, le goût de la provocation, mais aussi une sensibilité à fleur de peau. Elle est beaucoup plus mûre que Wendy car elle a déjà traversé des épreuves, elle a une énergie qui emporte tout, et en même temps une fragilité qui serre le coeur. Quant à Justin et Mathieu, ils ressemblent à beaucoup de ces enfants qui vivent un peu coincés entre leurs parents divorcés. Ils font de leur mieux pour grandir dans une famille qui a du mal à se recomposer. Justin a besoin de tendresse, d’affection, c’est encore un tout-petit, alors que Mathieu a déjà un pied dans le monde des adultes, d’où son agressivité. Il est assailli en permanence par la crainte d’une nouvelle fracture familiale qui le priverait de son père. Simon est un père différent, mais un père, même s’il a quelques difficultés à endosser le rôle. Il lui faut du temps, retrouver une certaine estime de soi. C’est quelqu’un qui a beaucoup de mal à manifester son amour, son affection parce qu’il est toujours caché à lui-même et aux autres. Rien n’est facile pour lui. Alors, il y a une sorte de dieu lare, une divinité du foyer qui veille sur la maisonnée, c’est Mariette. Elle obéit au principe du chaos dans l’ordre. Elle ne remplit pas forcément ses fonctions premières – le ménage – mais elle est celle qui panse les blessures, calme les angoisses, écoute. Enfin, il y a Solange, la soeur perdue et retrouvée de Leo. Elle a connu l’abandon, puis un parcours très difficile à une époque où la stigmatisation sociale était violente à l’égard des jeunes filles qui s’écartaient du « droit chemin ». Mais, c’est une forte personnalité qui a surmonté tous les obstacles pour reconstruire son destin. La dernière étape de cette reconstruction s’achève avec les retrouvailles avec Leo. Le fil est enfin retissé entre le passé et le présent.
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La Traversée nous parle de l’Amérique et de l’Europe aujourd’hui, le roman était-il un moyen pratique pour évoquer des relations parfois compliquées entre deux continents ?

    D’une certaine manière, oui. Nous avons souvent tendance à voir ce qui nous sépare : la langue, les comportements, les normes, certaines rancoeurs que l’on ne parvient pas à dépasser. Or, il faut un peu d’empathie pour aller vers l’autre. Parfois, il suffit de déplacer, de décentrer un tout petit peu notre point de vue pour s’approcher de ce qui nous semblait étranger. Nous avons beaucoup plus de choses à partager avec les Américains que de choses qui nous séparent.

Votre roman est aussi une enquête historique sur la Bretagne du XXe siècle. Pouvez-vous nous en dire plus ?

    J’aime beaucoup la photographie ancienne et, plus particulièrement, celle qui témoigne de la vie quotidienne ou des manifestations collectives du passé. Un jour, une amie m’a apporté un livre de photos sur l’industrie de la chaussure à Fougères dans la première moitié du XXe siècle. Je suis restée stupéfaite devant certaines photographies. J’ai commencé à me renseigner sur les conflits dans le monde du travail en Bretagne. Il y avait beaucoup de choses passionnantes, par exemple sur les conserveries. Mais, je revenais toujours vers mon livre de photos sur Fougères.
Finalement, j’ai décidé d’orienter mon travail de documentation sur Fougères. Plus j’avançais, plus j’étais prise par mon sujet. Quand vous lisez les rapports de police sur les assemblées générales des syndicats qui rassemblaient plusieurs milliers de personnes, vous ne pouvez plus faire marche arrière, vous êtes happée par le courant d’air de l’Histoire.